Du blues en chêne massif
Au début de La Vouivre de Marcel Aymé (éd. Gallimard, 1943), un jeune paysan jurassien, « petit et puissamment charpenté, fauchait sans lever le nez, car la besogne exigeait une attention soutenue ».
Fait du même bois – écorce rugueuse et cœur endurci – Michel Embareck n’écrit pas autrement. Adolescent, il « [faisait] les foins chez les frères Ballay », cousins de Marcel Aymé. « On nous cassait tellement les oreilles avec lui que ça faisait fuir ». Michel habite au Deschaux, « bled de 500 âmes », où « la rue des Miracles mène au marchand de vélos qui vend aussi des cartouches. On tourne en rond à bicyclette, on fait du tir de précision sur des piquets ». La Vouivre – femmes-serpent à la beauté désarmante – aurait pu le tirer de « l’ennui absolu », mais elle ne lui est jamais apparue, nue dans l’Orain, rivière frontalière de Villers-Robert où « Meu-Chieu Aymé » en personne trempait la plume. Michel garde surtout dans le viseur « les sorties exceptionnelles en Renault 4CV au stade de rugby du FC Saint-Claude ». Rien de mieux que les « Ciel-et blanc » pour chasser le blues.
Blouse grise, notes bleues
Né en 1952 à Dole comme Louis Pasteur, le gamin était de cette « graine d’enragés » que la pension devait vacciner. Il avait écopé de sept ans d’internat au lycée de garçons Rouget-de-Lisle. « Hauts murs, bouffe infâme, week-ends de colle » : la série noire de l’excellence ! Mais c’est dans « son extraordinaire bibliothèque » que Michel succombe aussi à la plus belle des morsures : la lecture. Une armoire remplie de Bob Morane console les plus petits ; l’édition poche de La route au tabac de Caldwell affole les plus grands – en couverture, une pin-up en robe couleur rubis. Son tour venu, Michel l’effeuille : une escroquerie ! Rien sur ce bien grand mystère : les filles ! Ce qui, en revanche, lui brûle les doigts, c’est la misère paysanne du Sud profond au temps de la Grande Dépression, traduite dans une langue sèche et incisive. Lui qui, pour tuer le temps, s’essaie à l’imitation des maîtres – Zola, Balzac, Hemingway – place « le style Caldwell au-dessus de la pile », comme les bluesmen du label Stax Records ou cette compilation de Ray Charles – A Man and His Soul – offerte par « un oncle féru de jazz, de western et de rugby » et dont la pochette bleu nuit, elle, ne ment pas sur ce qu’elle promet : « le grand frisson, une offrande à la vie ». Suivent les larmes : « En 1967, je pleure sur le transistor familial la mort d’Otis Redding. » La même année, Michel décroche un prix national de rédaction, mais les événements de Mai 68 le privent de sa réception à Paris. Au moins, « l’obligation d’aller en rang par deux » se dissipe, et le matricule 529 est bientôt libre.
La grande évasion
Parce qu’il faut manger, et mieux, Michel passe par Sciences Po, étudie le journalisme, et à 20 ans, stagiaire aux Dépêches de Dijon sort à l’été 1972 « le plus gros scoop de [sa] vie » : il révèle le projet de grand canal Rhin-Rhône qui « empoisonnera la vie politique de l’Est de la France durant 25 ans », mais « la merveilleuse vallée du Doubs » est sauve.
En 1977, Michel s’installe en Touraine. Un pied tranquille à Tours dans le quotidien régional, un pied énervé à Paris, à la revue Best, c’est royal : « Boire un café chez Gainsbourg, aller au match de foot avec les membres d’AC/DC, demander à Elton John de se glisser sous une voiture pour faire une photo : tout était normal. » Cet « âge d’or » s’achève en 1983 à la mort du patron qui loupe « le tournant de la rigueur » en se tuant au volant de sa Ferrari. Michel quitte Best. Dans « une ville trop polie » pour parler vrai, le rock reste sa pierre à faux.
En 1984, rue Blanqui, il aiguise un premier roman sur les turpitudes du show-business. Essai transformé : Sur la ligne blanche (éd. L’Archipel) obtient le « Poker d’As de l’Année du Polar ».
En 1989, l’écrivain-journaliste se spécialise dans le fait divers, au bon souvenir de Pierre Mérindol. L’illustre chroniqueur judiciaire du Progrès de Lyon qu’il avait croisé gamin, était l’auteur d’un roman noir au titre évocateur : Fausse route (éd. de Minuit, 1950). Michel a pris la bonne et le Tribunal de Tours devient son « petit arpent », sans « le Bon Dieu »* mais avec pour femme fatale Dame Justice. Michel le sillonne en long, en large, et par tous les travers de la société. Quand le juge s’en va, et les comptes rendus de correctionnelle envoyés à la rédaction, il file droit dans son refuge : l’écriture. Il la nourrit bien, puisant aux racines du rock – de Memphis aux bayous de Louisiane – comme dans cet arrière-pays : l’enfance. Tel le passé, elle est une balle perdue. On ne lui court pas après, c’est elle qui vous rattrape.
Riffs plein les veines
Confronté aux « vipères » provinciales – dissimulant dans les herbes hautes de la respectabilité leurs magouilles financières –, le détective Victor Boudreaux émerge de son imagination musicale. En 2000, il fait son apparition dans la Série Noire de Gallimard**. Michel cuisine pour lui quatre polars, l’ordinateur posé sur « une grande table de ferme » au veinage familier – chêne massif du Jura, façonné à la main –, l’imprimante calée sur un billot d’appoint. Comme le pré mystique de La Vouivre, ce bureau est « en forme de potence ». C’est de bon aloi : tout ce qu’il écrit et réécrit, taille et retaille, est condamné à balancer mortellement au bout de sa corde sensible. Qu’on reconnaisse son style en le lisant « comme JJ Cale ou Tony Joe White, après trois accords, c’est du travail ». Mais Michel, 25 romans dans le rétro, peut enfin lever le nez : « Je crois que j’y suis parvenu. » L’homme, juste avec lui-même, a bien fait ses devoirs couleur « bleu nuit ».
*Le petit arpent du Bon Dieu, Erskine Caldwell, éd. Gallimard.
**La mort fait mal, Michel Embareck, éd. Gallimard.